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L'art de la broderie au Boutis


Il était une fois, l’histoire d’une broderie exceptionnelle, oubliée pendant près d’un siècle dans les armoires des grands-mères provençales et languedociennes, qui, tel un phénix a ressurgi de ses cendres à la fin du deuxième millénaire, dans son berceau d’origine. Broderie ou sculpture d’étoffes, cette technique fortement impliquée dans le patrimoine du Sud, ne ressemble à aucune autre d’où la difficulté de la classer dans une catégorie très précise.
L’histoire de la broderie emboutie, prestige de Provence et de Languedoc, se perd dans la nuit des temps. L’époque médiévale en revendique la primeur : la Copperta de Guicciardini ou Tristan Quilt daté en 1391, commandé en Sicile par un noble italien « Guicciardini » est l’exemple le plus ancien. C’est probablement par les croisades et le commerce que la technique s’est propagée : en Italie, elle a donné le Trapunto, dans le sud de la France, elle a donné la broderie au Boutis. Plus tard, sous Louis XIV, le monde des manufactures va également l’ennoblir en apportant la perfection aux gestes de « mise en bosses ». Plus près de nous, des générations de grands-mères provençales ont su dans leur grande sagesse, préserver ce véritable trésor, fleuron de leur trousseau afin de perpétuer cet héritage avec talent et sensibilité. L’art de la broderie au Boutis appartient au midi, c’est un savoir-faire provençal unique au monde.
La broderie au Boutis est un art à part entière. L’art du Boutis suscite l’émotion, le respect, la gratitude, il ne laisse personne indifférent. Ce qui différencie cette broderie, c’est tout d’abord le merveilleux qui s’en dégage -car il s’agit d’une véritable sculpture d’étoffe- ensuite, par les symboles ou par son iconographie particulière, le Boutis nous transmet à travers le temps, une histoire, un message, tout un pan de vie…

Son aspect et l’iconographie de ses symboles ont évolué au cours des siècles : entre la Coperta de Guicciardini (Tristan Quilt XIVème s) et la broderie au Boutis d’aujourd’hui, on peut répertorier les piqûres de Marseille et les vermiculés (XVII et XVIIIème s) qui sont issus du même savoir-faire.
La broderie au Boutis (du mot emboutie, mais aussi du terme :« bouter » qui signifie pousser), nécessite au départ deux étoffes de coton superposées, puis piquées au point avant ou au point de piqûre sur le contour de chaque dessin (suivant l’époque) pour être ensuite « mises en bosses » c'est-à-dire en relief, à l’aide de mèches de coton que l’on fait pénétrer sur l’envers par un petit trou en tassant entre les deux épaisseurs avec un bâtonnet de bois ou un poinçon ou bien de mèches de coton (coton à tricoter) passées à l’aiguille « aiguille à tapisserie, aiguille à trapunto, aiguille à poupée, lasso… » toujours entre les deux épaisseurs de tissus et toujours sur l’envers.



Le test imparable qui permet de reconnaître le vrai Boutis, consiste à mettre l’ouvrage à contre-jour. Lorsque la lumière traverse le long des coutures, on a dans les mains une vraie broderie au Boutis. Les Boutis anciens ne sont pas toujours de couleur blanche, ils peuvent être de couleur jaune, bleue, rarement en tissus imprimés, en lin ou en soie. Dans ce cas, la transparence sera difficile à établir, seuls le relief et les motifs permettront d’en faire l’estimation. Depuis le roi René d’Anjou, le geste du Boutis a toujours été sur le terrain provençal et s’est intensifié pendant la période d’interdiction des indiennes (de 1686 à 1759) afin d’écouler les cotonnades blanches stockées dans la région de Marseille et sauver l’emploi dans le midi de la France.
Grâce au relief recherché dans la plus pure expression de l’Art, de part et d’autre du Rhône, l’identité méridionale s’affiche avec panache sur les trousseaux des grands-mères du midi de la France. Ces documents textiles, véritables trésors des armoires de mariage, ont permis de bien comprendre ce que fut l’Art populaire des « piqués » méridionaux. L’ennoblissement des étoffes par le relief, a toujours conduit à développer des savoir-faire de plus en plus pointus. La recherche incessante du beau a permis de développer les manufactures d’impression textile dans le midi ainsi que le commerce des étoffes avec d’autres régions de France ou de l’étranger.

Tout au long des siècles, les documents textiles d’époque témoignent d’une évolution dans le relief de la broderie emboutie. Cette évolution apparaît également dans l’iconographie et dans le choix des textiles utilisés. (lin, métis, soie, batiste, etc…).
Tour à tour, l’ombre et la lumière ont rivalisé sur la toile, se sont partagés l’espace et se sont toujours complétés avec harmonie. Les styles, les modes, la pénurie de matériaux ont inspiré les dessinateurs, qu’ils soient attachés aux manufactures ou aux ateliers plus populaires.

Au XIVème siècle, le plus vieux Boutis du Monde appelé Coperta de Guicciardini ou Tristan Quilt nous instruit sur la technique utilisée au Moyen Age : étoffes de lin, contour des motifs au fil de lin coloré en brun, semis de petits points au fil de lin clair, iconographie semblable à celle de la tapisserie de Bayeux : personnages en action avec scènes bien définies et textes explicatifs sobres, en dialectes siciliens, mélange de latin et de lombard.

La maîtrise de la technique au XIVème siècle ainsi que la maîtrise iconographique prouvent que les gestes de piquage réalisés à la perfection au XIVème siècle étaient pratiqués bien avant le moyen âge, probablement au cours du premier millénaire.
Au XVIIème et XVIIIème siècle, la technique utilisée s’appelle le Piqué de Marseille ou piqûres de Marseille (seul les motifs sont bourrés ou méchés). La mèche indigo a été utilisée quelquefois dans certains ouvrages. Le point de contour peut être soit le point avant, soit le point de piqûre.

Au XVIIème siècle et début XVIIIème siècle, existait également le vermiculé. Les ouvrages vermiculés étaient l’apanage de l’aristocratie. Le décor est obtenu à l’aide de courbes, l’arabesque se taille une place de choix, les blasons et armoiries également. Les mèches sont fines et le travail est particulièrement délicat et ouvragé. Le point de contour utilisé est le point avant. L’iconographie est quelquefois sous influence asiatique et indienne (enroulement à la chinoise…).

Ces deux techniques-là apportent la lumière et la transparence sur les ouvrages : la réalisation de courtepointes, toilettes, chauffoirs, pentes de lit, coussinières, corps mous, jupons de robe à la française, caracos et linges de nouveaux-nés sont des exemples de réalisation. La broderie au Boutis est à son apogée au XVIIIème siècle. De nos jours, ces techniques, peuvent justifier la création d’abat-jour, de voilages, de brise-vue et s’appliquer sur des vêtements, robe de baptême, de mariage… les exemples sont nombreux.
Le Boutis est plus tardif. Toutes les surfaces des ouvrages ou presque, sont en relief méchées avec de la mèche de coton blanche. Le plus vieux Boutis du Monde témoigne que c’est bien le coton qui a servi en majorité pour la « mise en bosses » de toutes ces réalisations. Le point de contour utilisé est le point de piqûre, rarement le point avant utilisé aux XVIIIème et XIXème siècles.

Pour perpétuer le savoir-faire de Provence et Languedoc, j’ai créé à Calvisson une Association : « Les Cordelles Boutis en Vaunage », puis un Musée : La Maison du Boutis. Grâce à l’action de l’Association que je préside, grâce à l’argent des stages pendant lesquelles on apprend la technique ainsi que son évolution, grâce aux expositions, aux salons ainsi qu’aux modèles vendus à la boutique du Musée…l’association a constitué une collection importante de documents textiles d’époque, très appréciés par les antiquaires et les collectionneurs. Le public est sous le charme. La visite est toujours guidée, des démonstrations et des conseils y sont donnés gratuitement. Le but que je poursuis est de transmettre ce patrimoine ainsi que son identité de façon authentique et dans la pureté de sa tradition. A partir de cet enseignement, chaque brodeuse peut envisager de se lancer dans des créations personnelles et d’utiliser une iconographie différente à sa convenance.

 Le Musée en partenariat avec la Municipalité de Calvisson, le Conseil Général du Gard et la Région est un conservatoire des techniques, une « boutithèque » très riche à la portée de toutes et tous.

De nos jours, l’évolution de la broderie au Boutis continue. Une chose est certaine, le beau, tout ce qui est esthétique, la perfection dans le savoir-faire sont des éléments qui sont toujours à l’ordre du jour. Le respect de cette tradition impose des contraintes qui sont celle d’un Art exigeant.
La broderie au Boutis se mérite, elle est pur enchantement pour les yeux et pour la main. Comme tous les Arts, elle sensibilise le commun des mortels au monde du merveilleux et le rend meilleur.


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Article rédigé par Francine NICOLLE d’après les recherches qu’elle conduit et d’après le contenu des livres dont elle est l’auteur.
Boutis des Villes, Boutis des Champs – Edisud,
Petits Trésors de Boutis – Edisud,

Musée La Maison du Boutis 9 Place Général de Gaulle BP 18 - 30420 CALVISSON - FRANCE
Tél. : 04-66-01-63-75  site internet : www.la-maison-du-boutis.com  Email : lamaisonduboutis@orange.fr