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"D'un fil si fin, on tire un grand ouvrage" (Devise DMC)

Thérèse de Dillmont : la passion d'une vie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La broderie Hardanger.


Les origines historiques de Hardanger sont assez obscures. Son berceau se situerait dans l'ancienne Perse et en Asie, où une technique similaire a été observée, notamment dans l’emploi de  gaze fine pour le support, ou de filet de soies de couleur ou de fils métalliques. Les vêtements qui présentent ce type de broderie ne furent portés que par la noblesse. Cet art fut popularisé à la Renaissance, et introduit en Europe par les Byzantins, ainsi que par d'autres cultures asiatiques. Tout au long de la Renaissance, il y eut un intérêt accru pour l’ornementation des motifs géométriques, représentant des figures humaines ou animales. L'utilisation du lin pour la confection des vêtements et des pièces décoratives se généralisant, la technique d’exécution se répandit à travers la parution d’ouvrages, de modèles et de textiles importés qui furent copiés par des artisans locaux. Ces livres furent  imprimés, d’abord en Allemagne, puis en l'Italie. Le plus connu fut probablement Munsterbuchlein par Peter Quentell, publiés vers 1528.


Hardanger, région connue en Norvège sous les noms de Hardangersom ou Hardangersaum, produisit une forme de broderie blanche (hvitsom ou kvitsaum) combinée à un travail de points comptés et de tirage de fils. La technique n’a guère changée à travers, les âges. Cette broderie est généralement réalisée sur toile en étamine, de lin ou de coton, à l’aide de fil  de coton perlé. Bien que traditionnellement travaillé sur du tissu de couleur naturelle et avec un fil blanc ou crème, la broderie pouvait être agrémentée de fils de couleur, comme c’est le cas avec le smoyg (repriser motif) et le svartsom (blackwork). Au début du siècle, ce type de broderie se popularisa  sous le nom de broderie norvégienne. Elle  tira son nom actuel d'une petite ville située sur la côte sud-ouest de la Norvège, dans une région montagneuse au pied du fjord Hardanger. En raison des caractéristiques géographiques uniques de cette région, Hardanger développa un style très distinctif, et une technique spécifique à cette partie du pays. La graine de lin locale était récoltée, cardée et filée en toile de lin ou de fil. Dans la communauté rurale, le Hardanger fut d'abord utilisé pour les pièces de la bunad (costume folklorique festif), mais aussi pour les lisières de tabliers, les garnitures de col, les poignets de blouses et la handaplagg (le voile de la mariée). Les techniques utilisées étaient le utskurdsaum (découpages) et l’uttrekksaum (drawnwork). Bientôt le linge de maison, bien que pour un usage quotidien, fut lui aussi, orné de broderie, déclinant toute la richesse de ses motifs sur les nappes, les serviettes de table ou de toilette, les couvre-lits, les coussins et les rideaux.
La technique s’exporta en Italie où elle fit concurrence aux  motifs délicats de la dentelle de Punto Taglito et Rialto. Elle évolua  par la suite,  notamment dans les modèles Reticella italiens. Le Punto Aria de la dentelle vénitienne et la broderie d'Assises furent, elles aussi, largement influencées par la broderie Hardanger, dès le XIIIème siècle. Il est intéressant de constater que le point de suture, le point Holbein et la croix , travaillés avec des soies de couleur, montrent de nombreuses similitudes avec les motifs  utilisés dans le blackwork norvégien. Certains modèles traditionnels Hardanger présentent une influence assyrienne et égyptienne, dont l’importation peut être attribuée aux Vikings, qui grands navigateurs, s’aventuraient loin, en Méditerranée. Les Croisés du Moyen Age contribuèrent certainement aussi, à introduire ce type de broderie, dans certaines régions de Scandinavie. Un autre motif trouvé dans le Hardanger, l'étoile à huit branches, tout en étant un symbole universel est également un élément commun dans la broderie de l'Inde. Cette étoile a, tout au long de l'histoire, signifié la bonne fortune et la fertilité, dans presque toutes les cultures. Les huit points de l'étoile représentaient les huit directions de la boussole, et donc les huit chemins possibles pour atteindre le bonheur. L'étoile à huit branches, en Scandinavie, fut longtemps considérée comme une invocation magique et un idéogramme.
Les échanges commerciaux se développant, cette technique essaima dans tout le nord de l'Europe. Ainsi en norvégien, la broderie norvégienne devint le Hardanger, en danois et néerlandais Hedebo, en anglais Ayshire et dentelle Ruskin. Le travail Hedebo vit le jour  vers  les années 1700. La forme de cette broderie norvégienne, désormais connue sous le nom Hardangersom (travail de la région de Hardanger), se développa et  prospéra entre le milieu du XVII et du XIXème siècle.  La révolution industrielle eut une influence majeure sur toute la production textile européenne, ainsi que sur la broderie et les arts du fil. Mais si la Norvège su bénéficier des progrès de l’industrie moderne, forte de ses traditions ancestrales d'autosuffisance, et de son  insularité, elle réussit également, à conserver sa broderie folklorique fidèle à son héritage et sa forme d’expression originale.

Vers 1895, les représentants de plusieurs filatures européennes, visitèrent la Norvège et furent initiés à la broderie Hardanger. Ils n’hésitèrent pas à récupérer, pour leur compte, les noms des points, les techniques et les modèles qui n’étaient pas sous droits d'auteur. Dès lors, ils n’eurent de cesse, que de copier  les modèles locaux, et commencer à produire en masse des ouvrages répertoriant les motifs de broderie Hardanger. Le  Hardanger fut officiellement présenté au monde, en 1900 à l'Exposition Universelle de Paris, où un tablier brodé par Brita Skalveit de l'Aga, dans le district de Hardanger, fut exposé et remporta un prix. A l’aube des années 1900, le lin devenait plus rare et il devenait nécessaire de trouver un tissu de substitution. Le coton, d’un coût  plus accessible, supplanta bientôt l'utilisation du lin. Commercialisé sous l’appellation « sultan de coton », il  gagna rapidement en popularité et en vint à être connu spécifiquement, sous le nom de tissu Hardanger. L’emploi de fils de couleur se généralisa, apportant une touche contemporaine à cet art textile immémorial.
Au début du XXe siècle, une nouvelle tendance émergea avec  l'ajout de broderie Hardanger sur toutes sortes de supports.


Du milieu des années 1800, jusqu’au début des années 1900, une immense vague d'immigration, en provenance des pays scandinaves, s’installa aux États-Unis, et avec elle, l’introduction d’un savoir et de  techniques artisanales uniques. En effet, avant ce peuplement de masse sur le sol américain, le Hardanger était une broderie isolée, aux techniques relativement obscures. Le "Ladies Home Journal", de mai 1901, fut le premier à publier un dossier sur cette technique. Rédigée par le rédacteur en chef de « La Dentellière », Sara Hadley, la première introduction du Hardanger en Amérique. Cet article, et plusieurs autres ultérieurs, sur le même sujet, furent ensuite regroupés et publiés dans « The Complete Book Hardanger » en 1904, puis dans un second volume 1906, les deux écrits par D.S. Bennett. Ils furent suivis par bons nombres d’autres ouvrages dont ceux de T. Buettner et Co., Butterick, DMC, Belding et Priscilla.


Pendant et après la période des deux guerres mondiale, une grande partie de cette broderie tomba en désuétude et se perdit. La publication de Jean Kimmond, « Broderie pour la Maison » et celle de J.P. Coats contribuèrent à faire redécouvrir cette technique et à redonner au Hardanger, ses lettres de noblesse. Depuis les années 1970, cet engouement ne s’est pas démenti grâce à la publication de nombreux ouvrages, et par le travail de vulgarisation de brodeuses passionnées, telles Marion Scoular, Rita Tubbs, Evelyn MacKay, Janice Love, Elvia Quinn, Gayle Hillert et Alphea Iverson.


Une autre institution a énormément fait pour la conservation  de cette forme d'art. Il s’agit du  Norvegian-American Museum, dans la petite ville de Decorah, dans le nord-Iowa. Cette institution est l'un des musées ethniques les plus remarquables d'Amérique, spécialisé dans la préservation de l'art norvégien-américain, son artisanat, ses objets usuels, ses outils et son architecture. Le département textile du musée expose des bunads (costumes folkloriques) représentant presque toutes les régions de Norvège, ainsi que des exemples de tissage, de blackwork, de crochet, de tricot, de rosesaum (rosace), et de hvitsom. Les bunads peuvent varier considérablement de style, en fonction de leur provenance. Le type Hardanger,  costume de la côte ouest norvégienne, se compose d'un tablier (souvent avec un panneau brodé), d’une blouse à manches longues de lin blanc avec col et poignets brodés, d’une  jupe longue en laine noire et d’un corsage sans manches de laine rouge. Les bunads du district Hardanger sont les seuls à présenter cette technique de broderie, désormais célèbre. Les exemples de Hardangersom englobent une collection d'œuvres couvrant une période allant  de la fin des années 1700 jusqu’à aujourd'hui, ainsi que plusieurs trousseaux, allant de 1880 jusqu’au début des années 1920
Une controverse existe cependant, au sujet de certaines broderies, que l’on catalogue sous l'appellation Hardanger. Ce qui fut à l’origine une façon d’ornementer le costume et la décoration du linge de maison,  a évolué pour se transformer peu à peu en une variante plus connue sous le nom, de ce que les puristes appellent "American Hardanger." Cette appellation englobe tout travail qui emploie des couleurs autres que le blanc ou le crème, ou qui est exécuté sur un support de coton plutôt que sur la toile de lin originelle. Cependant, même si les motifs, les applications et les matériaux se sont multipliés depuis le XVIIIème siècle, les techniques de base sont restées les mêmes. Le blanc sur blanc reste la plus traditionnelle et, pour beaucoup, le choix le plus élégant pour la broderie Hardanger. Les traditionnalistes peuvent continuer à travailler le Hardanger, dans sa forme première. Tandis que d’autres,  plus tournés vers l’innovation, s’amuseront à varier à l’infini les couleurs et  à expérimenter d’autres formes d’exécution.
La conservation de ce riche patrimoine et l’apport contemporain de designers talentueux a permis une renaissance de cet art et une reconnaissance mondiale de cette forme essentielle et populaire de broderie ethnique.